INTERVIEW – LUCAS SAÏDI

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Vous le connaissez peut-être sous le pseudo de Mr. LK sur Twitter ( @SwitchtoLK ) ou comme intervenant dans le podcast « L’Echo des parquets », Lucas Saïdi m’a fait le grand honneur de se prêter au jeu de l’interview et je vous préviens dès à présent, ce qui suit est tout simplement passionnant!!!

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je vous rappelle que son dernier livre « Les Suns, à la vitesse de la lumière » (traduction de « 7 seconds or less » de l’immense Jack McCallum) est actuellement disponible dans toutes les librairies et qu’il s’agit là d’un véritable chef d’œuvre (chronique à venir sur le blog). Alors sans plus tarder: leeeeeeet’s gooooo!

Bonjour Lucas, « A la vitesse de la lumière » est le deuxième livre dont tu es le traducteur après « Jordan, la loi du plus fort » tous les deux aux Editions Mareuil. Peux-tu nous dire combien de temps cela t’as pris pour traduire chacun de ces deux livres ?

Deux laps de temps très différents, en fait. En ce qui concerne le premier, je l’ai traduit en parallèle à mon année de Master 2, donc sur huit mois au total puisque je n’avais qu’une ou deux heures par jour à lui consacrer hors weekends. Pour celui-ci, j’ai pu travailler dessus au quotidien en complément de mes autres projets de traduction, donc facilement quatre ou cinq heures par jour, et la traduction a été bouclée en un peu moins de quatre mois.

Quelles sont les principales difficultés dans l’exercice de la traduction ?

Elles sont nombreuses, mais à titre personnel la plus difficile à intégrer reste le travail sur la relecture. La traduction est une discipline fondamentalement collective puisque tout travail doit être relu, corrigé, modifié, revu, repensé, et il m’est parfois difficile de faire des concessions sur des éléments auxquels je suis attaché, à tort ou à raison.

Si je devais pointer une dimension plus technique, ce serait sans hésiter le principe de cohérence : par exemple, si « je paie » a été orthographié avec un I, on ne pourra pas l’orthographier « je paye » avec un Y ailleurs dans le texte. C’est un exemple qui peut paraître anodin, mais puisque plusieurs personnes travaillent sur un même texte, ces problèmes d’unité peuvent facilement se multiplier et, sans sauter aux yeux du lecteur, se révéler insidieusement désagréables puisqu’ils fendillent petit à petit l’harmonie du texte. Cela peut être le cas pour de l’orthographe, comme je le disais plus tôt, mais aussi dans des choix de ponctuation ou du vocabulaire. Si vous avez décidé d’opter pour traduire « assistant coach » par « entraîneur assistant », vous ne pouvez pas utiliser « entraîneur adjoint » car les deux termes sont différents et donc susceptibles de générer une confusion. Ce principe de cohérence est absolument primordial, mais plus le texte est long, plus il se retrouve mis à mal et plus il faut être vigilant.

Est-ce que la traduction représente ton seul métier ou trouves-tu le temps de faire ça sur ton temps libre ?

C’est mon métier, oui, je traduis principalement des jeux vidéo. Sans réellement parler de temps libre, la traduction de livres est une partie très mineure de mon activité : c’est surtout un choix « plaisir », car les projets qui m’ont été proposés par Louis de Mareuil me plaisent énormément et que j’apprécie de pouvoir travailler avec lui, tout comme j’apprécie qu’il me donne l’opportunité de travailler sur des titres que je souhaiterais voir publiés. Pour synthétiser, l’enregistrement du podcast hebdomadaire « L’Écho des Parquets », c’est sur mon temps libre. La traduction des livres pour Mareuil Éditions, ça reste une partie intégrante de mon activité professionnelle car je dois refuser d’autres projets pour pouvoir m’y consacrer.

Est-ce que c’est toi qui est venu vers l’éditeur pour proposer ces projets ou l’inverse ? Peux-tu nous expliquer ces deux choix de livres ?

Au départ, j’étais entré en contact avec Louis de Mareuil quand il travaillait aux éditions Jacob-Duvernet, qui avaient publié le livre « Tony Parker, né pour gagner » d’Armel le Bescon. Je lui avais proposé le projet « Jordan Rules », en lui soumettant un petit sample de quelques pages traduites, et en expliquant ce qu’était le livre, ainsi que pourquoi je prêtais du potentiel à une traduction française. Malheureusement, les éditions Jacob-Duvernet étaient en difficulté à l’époque et le projet n’avait pas abouti. Mais quelques années plus tard, Louis a fondé sa propre maison d’édition et m’a proposé de relancer la piste « Jordan Rules », ce que nous avons fait pour le résultat que l’on connaît. Suite à la sortie de « Jordan, la loi du plus fort », il m’a proposé de lui soumettre une liste de titres au sein de laquelle il a pioché ce livre qui vient de sortir, un choix qui m’a bien évidemment ravi d’autant que je ne m’y attendais pas forcément.

Cette manière de fonctionner nous convient à tous les deux, mais il m’est arrivé par le passé de traiter de manière similaire avec d’autres éditeurs qui n’ont pas fait preuve de la même intégrité et qui ont, une fois la liste de titres en poche, confié les projets à d’autres traducteurs sans même me recontacter. Je suis content d’avoir trouvé un éditeur qui me fait confiance et à qui je peux faire confiance. Quand il prend la décision de sortir « À la vitesse de la lumière » ou quand il prend la décision de sortir « Jordan, la loi du plus fort », ce n’est pas parce qu’il se dit qu’il y a un marché sur le livre basket et qu’il faut absolument publier quelque chose, mais parce que les livres lui plaisent. Moi c’est pareil, si les livres ne me plaisaient pas, je resterais traduire des jeux vidéo. Publier des livres sans conviction, juste parce qu’on se dit qu’il y a un créneau à prendre, c’est le meilleur moyen de se planter.

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Saurais-tu nous dire pourquoi un classique et best-seller comme « Jordan Rules » (1992) n’a pas été traduit et édité avant ?

Je pense qu’on peut expliquer cette anomalie en retraçant l’évolution de la NBA en France. Quand le livre sort, et jusqu’à la fin des années 2000, la NBA reste un championnat assez confidentiel dans l’hexagone : peu de matches sont retransmis, ils le sont sur une chaîne payante et à des horaires extrêmement tardifs, donc naturellement, la couverture presse s’en ressent. BasketUSA vient tout juste de naître, et c’est sur minitel ! Même si Jordan est un personnage à l’aura mondiale, il est difficile à l’époque de concevoir la publication en France d’un livre aussi pointu tant il fait appel à des connaissances NBA dont seule une extrême minorité du public dispose. Avec l’arrivée d’internet, l’accès aux matches se fait plus facile, tout comme l’accès à des articles de presse américains, et public comme médias se forment peu à peu à avoir un regard plus poussé sur la NBA. Je pense donc que le public français n’était pas forcément mûr pour un tel livre avant la fin des années 2000, d’autant qu’une traduction coûte naturellement plus cher qu’un livre original et que même aujourd’hui, traduire un incontournable comme « Jordan Rules » reste un pari éditorial très risqué.

As-tu déjà songé à proposer une création originale après ces deux succès en tant que traducteur ? Si oui peux-tu nous en dire un peu plus (thème, avancement du projet) ?

Quand j’avais terminé mon mémoire de maîtrise sur Allen Iverson, j’étais extrêmement frustré d’avoir dû le confiner dans une centaine de pages et je souhaitais vivement en faire une version plus longue dans laquelle je pourrais aborder tous les éléments que j’avais dû occulter du fait du cadre dans lequel s’inscrivait le texte. Mais cela remonte déjà à plusieurs années, et je devrais me replonger plus en profondeur dans mon travail pour pouvoir le reprendre là où il en était si je voulais en faire quelque chose de plus ambitieux, d’autant que depuis, j’ai lu beaucoup d’articles et d’ouvrages qui m’ont fait revoir certaines positions énoncées dans le mémoire. Je n’enterre pas ce projet pour autant, mais pour le mener à bien il faudrait que je m’accorde un temps que je n’ai actuellement pas la volonté de prendre.

As-tu prévu de traduire un autre classique ?

Je suis toujours partant pour traduire des livres quand j’estime qu’ils méritent d’être traduits, ce qui inclut très logiquement des classiques. Un mauvais livre devient rarement un classique, donc si tu me demandes si j’ai envie de traduire de bons livres, je suis obligé de te répondre oui. Après, les livres que je préfère ne sont pas forcément des classiques à proprement parler, mais c’est le rôle de l’éditeur d’évaluer ce qui peut ou ne peut pas être traduit, pas nécessairement le mien.

Comment décrirais-tu le marché du livre de basket en France ?

Je manque probablement d’éléments de comparaison, mais je trouve que c’est un marché encore trop confidentiel, et je pense que c’est en partie dû au manque de personnages porteurs. Dans un numéro de « Reverse » spécial Jordan, Jacques Monclar expliquait que dans les années 1990, on ne pouvait pas mettre un autre joueur que Jordan en couverture, sinon les magazines ne se vendaient pas. Tu pouvais mettre Barkley ou Olajuwon, pas moyen de vendre. Même si on a beaucoup progressé à ce niveau-là, j’ai l’impression qu’on peine encore à dépasser ce stade. Pas uniquement par rapport à Jordan, mais de manière générale il est difficile de proposer des titres qui ne sont pas portés par un nom. Les sorties récentes sur le marché vont dans ce sens, avec Jordan, Bird, Magic, Iverson, Parker…  Même pour « À la vitesse de la lumière », si le livre se focalise sur une équipe et non un joueur, on sait pertinemment que Boris Diaw, le capitaine de l’équipe de France, fait partie des personnages principaux et c’est quelque chose qui compte.

Même pour le livre foot, c’est quelque chose qui compte. La différence réside dans le fait que la base de lecteurs potentiels est plus importante, et que tu peux compter sur des locomotives qui vont porter tes titres, par exemple le PSG. Depuis que le PSG cartonne, les livres pleuvent : Zlatan, Ancelotti, Emery, Cavani, Neymar… Peu importe le sujet, le livre peut sortir sans trembler puisque l’aura du PSG suffit à créer un intérêt autour de lui. Pour le basket, c’est plus compliqué : les allégeances envers les équipes sont bien plus diversifiées et il est difficile de trouver un joueur qui rassemble ou qui passionne à une échelle extra-basket.

Il faut pourtant réussir à chasser au-delà des frontières du seul public basket, parce que même s’il ne cesse de grandir, il reste trop réduit pour garantir à lui seul la réussite d’un livre qui parlerait de l’ABA ou du Fab Five de Michigan. Difficile donc de proposer des livres sans penser de manière plus large, ce qui passe par la présence de personnages porteurs, qui sont malheureusement assez rares.

Le basket est certainement en train de devenir le sport numéro deux en France cependant la présence d’ouvrages sur le sujet en librairie reste faible. Penses-tu que cela vienne du fait que moins de gens se tournent vers les livres ou que les éditeurs restent trop traditionnels et préfèrent miser sur le foot ?

Je pense que ça vient du fait que c’est un marché assez nouveau. La NBA ne fleurit réellement en France que depuis le rachat des droits de diffusion par beIN, ce qui reste très récent. Il faut donc se montrer prudent. L’édition dans sa globalité a fait l’erreur de se dire que comme le lectorat sport grandissait, on pouvait proposer beaucoup plus de titres, et elle en fait aujourd’hui les frais. Avec l’Euro 2016 en France, le marché a été inondé par les livres foot si bien que quasiment aucun livre n’a pu atteindre les chiffres qu’il s’était fixés. Sortir beaucoup de livres, c’est prendre le risque que le lectorat se répartisse sur ces différents livres, et qu’au final, aucun desdits livres n’y trouve son compte. J’aimerais bien entendu voir davantage de livres basket sur les étagères des librairies, mais je comprends la prudence des éditeurs face à un marché qui peine encore à se dessiner. Je parle ici de la NBA, les livres sur les basketteurs français comme « Une vie en suspension » ou « Je n’ai jamais été petit » s’adressent, je pense, à un autre lectorat.

Quant au fait que les éditeurs préfèrent miser sur du foot, on peut l’expliquer en partie par le nombre d’auteurs potentiels. Beaucoup de livres foot qui sortent en France sont écrits par des auteurs français, là où la majorité des sorties basket de ces dernières années consiste en traductions de livres américains. Or, la traduction a un coût, et c’est quelque chose qu’il faut prendre en considération dans un marché plus réduit que celui du foot. Je pense que si on disposait de Français capables d’écrire de bons livres NBA, les éditeurs miseraient bien volontiers sur eux, mais peut-on citer une plume de référence dans le basket français ? À part peut-être Jean-Sébastien Blondel, c’est difficile de trouver quelqu’un qui soit réellement considéré comme une référence.

Quel lecteur es-tu ?

À l’origine je suis surtout un lecteur de fantasy, mais plus les années passent et moins je lis de fiction. J’ai de plus en plus de mal à refermer un livre en me disant que je n’y ai rien appris, j’ai l’impression d’avoir perdu mon temps. Du coup, je lis surtout des livres qui traitent de domaines dans lesquels je souhaite parfaire mes connaissances, le sport bien entendu, mais aussi tout ce qui traite de la vie à l’étranger. L’œuvre d’un auteur comme Naipaul, par exemple, me fascine énormément. Je parlais plus tôt de mon mémoire sur Iverson, c’était un mémoire d’études culturelles, donc je lis encore fréquemment des ouvrages de cette discipline.

Ça va peut-être paraître étonnant, mais je préfère lire les livres en version française. Le français reste ma langue maternelle et je trouve plus agréable de lire en français, d’autant que par déformation professionnelle, j’ai du mal à lire un livre en anglais sans me dire « ça, je pourrais le traduire comme ça », ou « si je devais traduire ça, je ferais comment ? ». Cela étant dit, les livres qui m’intéressent ne sont généralement disponibles qu’en anglais, donc le choix m’est rarement laissé.

As-tu d’autres activités autour du basket?

Cela va faire bientôt cinq ans que je co-anime toutes les semaines le podcast « L’Écho des Parquets » de Basket Infos, et j’espère continuer encore longtemps. À mon grand regret je n’écris malheureusement plus du tout depuis quelques années, même si à chaque début de saison je me dis que cette fois-ci, c’est la bonne, que je vais tenir une chronique hebdomadaire, que je vais reprendre ma rubrique « Suns of Anarchy », mais non. Cela dit, je contribue toujours à la page Twitter @SunsFR, bien que là aussi, je me sois mis en retrait ces dernières saisons et que j’y passe désormais de manière épisodique. Je n’entraîne plus d’équipes de jeunes non plus, mais qui sait, peut-être reprendrais-je l’année prochaine.

Sam Smith a écorché l’image parfaite que pouvait avoir Jordan aux yeux du grand public dans son livre « Jordan La loi du plus fort » cependant MJ jouit toujours d’une image de légende voir de divinité. Comment expliques-tu qu’il ait pu surpasser la polémique née après la publication de ce livre ?

Je pense qu’il a pu s’en relever parce que, tout simplement, il était Michael Jordan. Tout ce qui a été révélé dans le livre demeurait lié au basket d’une manière ou d’une autre. Son côté autoritaire voire tyrannique, son égoïsme patenté, sa distanciation vis-à-vis du reste de la franchise, tout ça reste lié au basket. Et quand on parle de basket, le fait d’être Michael Jordan excuse tout. Au cœur de la tourmente après la sortie du livre, il a remporté deux autres titres, donc on serait facilement tenté de dire que la fin justifie les moyens. Là où son image a souffert en revanche, c’est suite à ses affaires de paris illégaux. Aux États-Unis, les paris étaient et demeurent très réglementés, et le fait d’être considéré comme un « gambler » est vraiment quelque chose qui peut salement écorner l’image d’un personnage public, fût-t-il Michael Jordan. Cet épisode a beaucoup plus joué contre lui que la sortie du livre de Sam Smith, parce qu’il n’avait plus rien à voir avec le basket. À partir de son premier three-peat, tout ce qui relevait de la sphère basket ne pouvait plus l’atteindre, il était devenu beaucoup trop fort pour ça.

Phoenix Suns v Los Angeles Clippers
Ceux qui te suivent savent que tu es fan des Suns. Qu’est-ce qui t’a fait aimer cette équipe et comment vis-tu cette période délicate de reconstruction ?

Les Suns, c’est la première équipe de basket que j’ai aimé en tant qu’équipe. J’ai toujours suivi les Sixers parce que j’étais fan d’Iverson, mais au-delà du joueur, ce que j’éprouvais pour l’équipe pourrait plus facilement être qualifié de bienveillance que d’amour à proprement parler. À Philadelphie, la magie c’était Iverson. Phoenix c’était au-delà de ça, c’était vraiment un univers dans lequel chacun se nourrissait de l’autre, où l’énergie et le talent de chacun contribuait à créer la magie. Et même au-delà de cette synergie, chaque joueur pris de manière individuelle était profondément attachant, je pense que ça se ressent bien dans le livre, d’ailleurs. Cette équipe tendait vers un idéal du basket, celui ou beau jeu et victoire se conjuguent au même temps, un spectacle visuel féérique que l’on associait normalement aux équipes olympiques américaines. Sauf que là, c’était bien réel et c’était toute la saison. Je pense que cette équipe des Suns fait partie des rares équipes envers lesquelles personne n’éprouve d’aversion, il faudrait toute la mauvaise foi du monde pour ne pas les apprécier.

Donc oui, forcément, la période que la franchise traverse actuellement tranche cruellement avec cette ère glorieuse. C’est une première dans l’histoire des Suns, jamais ils n’avaient été faibles pendant aussi longtemps. Je regrette quelques décisions prises par la franchise, mais je pense que désormais, elle vogue avec le bon cap. L’an dernier, c’était difficile d’apprécier ce qui était proposé à l’exception des prestations de Devin Booker, le seul à vraiment faire jaillir cette fameuse magie, mais désormais, on voit du jeu qui se met en place, on voit un groupe qui grandit, et je suis presque impatient d’être à la fin de la saison pour voir où on sera l’équipe tant elle franchit pallier après pallier chaque semaine.

Voir D’Antoni (un des personnage principal de « À la vitesse de la lumière ») exploser à Houston, un rival de la conférence Ouest, ne remue-t-il pas encore plus le couteau dans la plaie ?

Au contraire, rien ne me fait plus plaisir que de le voir réussir. C’est quelqu’un qui porte en lui des idées et des valeurs que je partage, et à cet égard je ne peux que sourire devant sa réussite. De la même manière, j’ai été content de voir Leandro Barbosa devenir champion NBA, j’ai été content de voir Shawn Marion devenir champion NBA, j’ai été content de voir Boris Diaw devenir champion NBA, j’ai été content de voir Channing Frye devenir champion NBA. J’aurais juste préféré qu’ils le soient avec Phoenix plutôt qu’avec Dallas ou San Antonio, mais la vie est ainsi faite. Je suis reconnaissant envers D’Antoni de m’avoir apporté ce qu’il m’a apporté, tout comme je suis reconnaissant envers Marion ou Frye. Je ne leur souhaite que le meilleur, et les voir heureux suffit à me rendre heureux.

Si tu avais la possibilité de vivre puis de nous raconter une saison au sein d’une équipe NBA, comme le fait Jack McCallum dans ton dernier livre, quelle franchise choisirais-tu ? Pourquoi et sur quoi chercherais-tu à mettre l’accent ?

Je pense qu’avoir la possibilité de mener pareille démarche au sein de l’équipe de Portland période Jail Blazers serait une expérience sans précédent, et donnerait un livre à la loufoquerie inégalée, mais je doute qu’il soit possible de la mener à bien dans un environnement aussi négatif. Je vais donc plutôt opter pour les Sixers de la saison 2014-15, qui est, à mon sens, l’une des équipes les plus attachantes de ces dernières années. Il y a quelque chose de profondément humain dans cette équipe qui a été le prototype du tanking nouvelle génération, avec un coach qui a dû toute l’année rassurer des joueurs qui étaient dans des situations précaires, mais qui est tout de même parvenu à proposer du jeu cohérent et une défense au-dessus de la moyenne malgré l’un des rosters les plus faibles de l’histoire de la NBA. Je pense qu’il y aurait beaucoup à apprendre sur la fragilité de chacun, puisque tous joueurs NBA qu’ils étaient, les Sixers de cette équipe devaient composer avec des inquiétudes bien plus terre-à-terre : la peur d’être viré, la spirale de l’échec, les moqueries du monde extérieur… Je suis sûr que si on pouvait passer un an auprès de cette équipe et écrire un livre à son sujet, on aurait un ouvrage vraiment marquant.

Comment attirer la génération BeIn Sport/NBA Extra (bercée par les images en temps réel) vers les livres ?

Je ne pense pas nécessairement qu’il y ait besoin de l’attirer. Le public qui s’est formé à la NBA suite au rachat des droits de diffusion par beIN est, je trouve, très curieux et très demandeur. Là où beaucoup de spectateurs plus anciens ont tendance à se complaire dans le « c’était mieux avant », ce public-ci ne se braque pas et cherche de lui-même à parfaire ses connaissances sur la NBA d’avant, qu’il s’agisse de vidéos, d’articles ou de livres. Tu as des mecs de même pas vingt piges qui te parlent mieux de Bird ou d’Olajuwon que d’autres qui les ont vus jouer en direct, parce qu’ils cherchent d’eux-mêmes à accéder à ce passé qui les intrigue. Dans les années 1990, on n’avait finalement pas accès à grand-chose de ce qu’était la NBA, donc tout le monde gagne à se plonger dans tous les documents auxquels nous avons désormais accès. Et finalement, les livres sont les supports qui permettent le mieux de comprendre non seulement les faits, mais aussi tout l’immatériel : dans un livre, on ressent bien mieux ce que dégageaient des joueurs en matière d’aura. Par exemple, dans « À la vitesse de la lumière », en lisant la manière dont tout le monde parle de Kobe, on ressent la même chose que quand les défenseurs de l’équipe de France parlent de Ronaldo dans « Les yeux dans les bleus ».

Regarder des vidéos d’époque, lire des articles rétrospectifs, c’est déjà extrêmement enrichissant, mais je pense que lire un livre permet encore davantage de s’imprégner de ladite époque. Par exemple, il y a quelques mois, on a consacré un épisode de « L’Écho des Parquets » à Connie Hawkins, un joueur star de la fin des années 1960, et j’ai été franchement surpris de la capacité qu’on a eu à retranscrire ce qu’il était, ce qu’était l’époque, et ce en quoi il était représentatif de son époque. C’est quelque chose qui m’aurait paru impossible au premier abord, mais on peut s’imprégner d’un savoir passé sans l’avoir vécu. Je vais prendre un dernier exemple, c’est le livre sur Wayne Gretzky que tu m’avais conseillé. Je ne suis absolument pas le hockey, mais en lisant ce livre, j’ai compris le phénomène qu’a été Gretzky et la perception qu’on a pu avoir de lui dès son plus jeune âge. Et je pense que ceux que tu appelles la génération NBA Extra, et moi, nous sommes dans cette démarche de s’imprégner du passé et de ce que nous n’avons pas pu vivre. Nous avons cette soif de recevoir de l’information pour mieux comprendre la NBA qui nous entoure. Donc je crois qu’il est inutile de chercher à attirer un public qui sait déjà exactement ce qu’il cherche. Il faut juste le lui proposer.

Comment définirais-tu la culture basket en France ? Comment t’inscris-tu dans cette culture ?

Je pense qu’il y a d’une part la culture basket française, et d’autre part la culture NBA. Le basket français, c’est plus un basket de clocher comme peut l’être le rugby, avec des places fortes comme Limoges ou Pau qui vivent pour le basket. Quand un gars de Pau te raconte les dimanches à aller voir jouer les jeunes avec les frères Piétrus, il a des étoiles dans les yeux, c’est fantastique. Il y avait plus de monde pour les jeunes que pour l’équipe première ! Ce genre d’histoire nourrit la culture du basket français, c’est une culture un peu PQR, et donc fondamentalement différente de la culture NBA. Pour ma part, je m’inscris plus logiquement dans la culture NBA, parce que je suis d’une région qui n’est pas une grosse région de basket.

Cette culture NBA en France se divise en plusieurs catégories, qu’on peut classer selon les drafts marquantes. En premier lieu, tu vas avoir la génération draft 1984, celle qui a grandi avec Canal+, George Eddy et Jordan. Ensuite, la génération draft 1996, avec Kobe, Iverson et NBA Live. Ensuite, la génération draft 2003 : LeBron, Melo, les matches en streaming. Et enfin, la génération draft 2008, avec Rose, Westbrook, NBA 2K. Chaque génération a ses joueurs marquants et ses éléments culturels qui lui sont propres, autant d’éléments qui forment un tout que l’on appelle la culture basket. C’est pourquoi je pense qu’il est improductif d’ériger une époque contre une autre, dans le sens où chaque époque contribue à ce tout et que chacun a énormément à apprendre des autres époques. En ce qui me concerne, je me situerais à la frontière entre la draft 1996 et la draft 2003, une époque où les rappeurs portaient tous des maillots NBA débilement larges dans tous les clips. Je ne regrette pas de ne pas avoir vécu les époques précédentes, mais je trouve enrichissant d’en apprendre davantage à leur sujet, parce que résumer la culture basket à ma propre période serait une erreur, tout comme avancer qu’elle était mieux que les autres.

Je pense en tout cas que la culture basket française parvient de plus en plus à être autonome. La majorité du contenu des sites spécialisés demeure malheureusement conditionnée par les publications outre-Atlantique, mais on a de plus en plus de créations originales que ce soit des articles, des podcasts, des mixs ou des créations graphiques. Surtout, on peut désormais porter des projets de grande ampleur, chose qui paraissait encore très compliquée il y a cinq ans. Quand tu vois Nicolas Venancio qui parvient à financer un documentaire sur le training camp d’Hervé Dubuisson avec les Nets, ou TrashTalk qui se fait le mk2 Bibliothèque pour projeter un film sur Lenny Cooke, pendant que dans le même temps les sorties en librairies se multiplient, il faut se pincer pour y croire.

Le mot de la fin? Si tu as un message à faire passer c’est le moment.

Je vais revenir sur le livre alors, j’en ai finalement assez peu parlé. Je le conseille vraiment à tous, parce qu’au-delà d’être un excellent livre de basket, c’est un excellent livre tout court, et c’est quelque chose de finalement assez rare. Karim Debbache disait à juste titre que c’était crétin de penser un film adapté d’un jeu vidéo pour plaire aux fans de jeux vidéo, parce que quand on adapte un livre au cinéma, on ne cherche pas à plaire aux fans de livres. Pour que le film plaise, il faut que ce soit un bon film, point. Pour « À la vitesse de la lumière », je pense que c’est pareil. Le livre ne cherche pas à plaire aux fans de basket, pas plus qu’il ne cherche à plaire aux fans de sport. Il cherche avant tout à être un bon livre, et il y arrive avec brio. Le monde littéraire a souvent tendance à regarder de haut la littérature sportive, ce que je peux comprendre même si je ne partage pas cette position. Et je pense que livre de Jack McCallum prouve que c’est un postulat erroné, dans le sens où il n’y a pas besoin d’aimer le basket pour aimer ce livre. En revanche, quand on aime le basket, il est difficile de ne pas l’aimer.

C’était mon mot de la fin. Merci de m’avoir sollicité en tout cas, ce fut un plaisir !

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WAHOO!!! Je vous avais dit que c’était top hein? Je remercie encore chaleureusement Lucas de ne pas avoir simplement couché
 quelques phrases toutes faites pour répondre à mes questions. J’espère vraiment qu’il planchera bientôt sur une nouvelle traduction et qu’il viendra encore nous en parler sur le blog.

En attendant, n’oubliez pas de me suivre sur Instagram (instagram.com/pagevingttrois) où je publie TOUS LES JOURS. Je vous laisse, je retourne me plonger dans l’univers de Steve Nash et des Suns pour vous concocter une chronique et une vidéo à la hauteur du bouquin. À très vite!

TONY PARKER, UNE VIE DE BASKETTEUR – Armel LE BESCON

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Tony Parker est sans conteste le meilleur joueur français de l’histoire et ce n’est donc pas une surprise de retrouver plusieurs ouvrages à son sujet dans nos librairies. Du coup vous êtes certainement en train de vous demander : « mais qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans ce bouquin que je ne sais pas déjà ? », et bien si vous êtes un fan inconditionnel de TP, autant vous le dire tout de suite, pas grand-chose. Mais ça ne veut pas dire pour autant que vous devez passer votre chemin surtout si vous avez l’âme d’un collectionneur. « Tony Parker, une vie de basketteur » est en fait un update de 7 chapitres du livre « Tony Parker, né pour gagner » paru en 2012.

Je recommande donc ce livre pour deux types de public essentiellement. Premièrement, et comme je le disais, pour les aficionados ultimes du numéro 9 des Spurs (et il y en a quelques uns). Il garnira leur bibliothèque et ils aimeront se replonger régulièrement dedans pour revivre rapidement les plus grands moments d’un des meilleurs joueurs européens de tous les temps. Deuxièmement, pour les plus jeunes, ceux qui n’ont pas connus TP à ses débuts et qui ne le voient que comme le vétéran qu’il est maintenant. C’est en effet l’ouvrage idéal pour survoler, sur un ton accessible à tous, l’essentiel de la carrière de Parker. Surtout que l’auteur arrive à remettre en perspective l’impact des exploits et leurs retentissements pour l’époque.

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Toute la vie de TP est abordée ici. Son enfance, sa famille, ses amours, ses amis, ses débuts en NBA, ses titres, son album de rap, son parcours en équipe de France (qui occupe une large place dans cet ouvrage), son investissement avec l’ASVEL… Le livre ne suit pas forcément une trame chronologique pure ce qui laisse parfois apparaître quelques redondances mais rien qui n’empêchera les plus jeunes d’apprécier la lecture. Autre petit bémol, l’omniprésence des références au magazine « Mondial Basket » (que j’apprécie beaucoup par ailleurs). Je trouve cela dommage de répéter à chaque fois que tels ou tels propos sont tirés d’une interview donnée au magazine, surtout que l’on sait déjà que l’auteur en est l’un des rédacteurs principaux. À titre de comparaison, quand on lit un bouquin d’un journaliste américain bossant pour Sports Illustrated par exemple, il n’est pas fait mention aussi régulièrement du journal qui l’emploie car le lecteur comprend déjà que les tirades éventuellement retranscrites ont été obtenues dans le cadre du travail journalistique de l’auteur, débouchant sur le livre final. De ce fait la lecture de « Tony Parker, une vie de basketteur » nous laisse le sentiment d’avoir lu un immense hors série de « Mondial Basket » plus qu’une biographie d’investigation. On retrouve dans le livre un joli carnet de photos en couleurs souvent tirées des albums de famille et d’autres correspondant à des moments marquants sur le terrain.

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En bref, je conseille vivement aux plus jeunes (surtout ceux qui ont découvert la NBA ses 5 dernières années) de se jeter sur ce livre pour parfaire leur connaissance du basket et redécouvrir l’incroyable carrière du plus grand génie national. Pour les fans de TP, attendez-vous à relire des passages sur sa vie que vous connaissez déjà par cœur (je me devais de placer ce jeu de mot dans ma chronique) mais vous en retirerez toujours un plaisir nostalgique. Si vous n’êtes pas plus fan que ça du meneur des Spurs et/ou que vous avez déjà lu le précédent livre d’Armel Le Bescon, orientez-vous vers un autre livre des Editions Mareuil comme « Jordan, la loi du plus fort » ou le plus récent « Les Suns à la vitesse de la lumière ».